La fluorescence des coraux : pourquoi brillent-ils sous la mer?

Immersion dans l’obscurité

Imaginez plonger la nuit sur un récif tropical, muni d’une lampe torche à lumière bleue. Autour de vous, les coraux s’illuminent : certains virent au vert vif, d’autres au rouge ou à l’orange. Pas de trucage, pas d’effets spéciaux, simplement la biologie à l’œuvre. Ce phénomène s’appelle la fluorescence des coraux et il intrigue aussi bien les plongeurs que les chercheurs du monde entier. Derrière ce spectacle naturel se cache un mécanisme moléculaire fascinant, aux applications scientifiques insoupçonnées.

Macrophotographie d'un corail

Fluorescence ou bioluminescence ? Ne pas confondre les deux

Avant d’aller plus loin, une mise au point s’impose : les coraux fluorescents ne produisent pas leur propre lumière. C’est important, car on les confond souvent avec des organismes bioluminescents.

La bioluminescence, c’est la capacité de fabriquer de la lumière par une réaction chimique interne — comme le font certaines méduses, des poissons des grands fonds ou les dinoflagellés (organismes planctoniques) qui font briller la mer la nuit. Ces organismes émettent de la lumière dans le noir absolu. À l’Aquarium La Rochelle, une espèce de poisson met en avant le phénomène de bioluminescence : le poisson pomme-de-pin (Cleidopus gloriamaris).

La fluorescence, elle, fonctionne différemment : le corail absorbe de la lumière (bleue ou ultraviolette) et la restitue sous la forme d’une autre couleur — plus chaude, plus intense. Si vous éteignez la torche bleue, la fluorescence cesse. Le corail ne brille pas dans le noir, il transforme la lumière qu’il reçoit.

En résumé :

Bioluminescence = lumière produite par des organismes vivants.
Fluorescence = lumière transformée à partir d’une source externe.
Les coraux sont concernés par le second phénomène.

Comment un corail produit-il de la fluorescence ?

Le secret tient en deux mots : des protéines fluorescentes, fabriquées directement par le corail dans ses tissus.

Les protéines GFP : de petites usines à lumière

La première protéine fluorescente a été découverte dans une méduse (Aequora victoris) et a reçu le nom de GFP pour Green Fluorescent Protein (Protéine fluorescente verte). Les coraux tropicaux fabriquent leurs propres protéine du même type avec des noms distincts, et surtout des propriétés différentes. Là où la GFP de méduse produit une lumière verte, les protéines coralliennes couvrent un spectre bien plus large : bleu, orange, rouge vif, selon leur structure moléculaire propre. Leur fonctionnement reste le même — capter la lumière bleue ou ultraviolette et émettre une autre couleur — mais chaque espèce de corail possède sa propre « signature lumineuse ». Ce qui permet d’ailleurs aux scientifiques d’identifier certaines espèces rien qu’à leur fluorescence.

Evolution de la lumière ultraviolette vers la couleur verte

Prix Nobel :

La découverte de la protéine GFP et de ses applications a été récompensée par le Prix Nobel de Chimie en 2008. Aujourd’hui, elles sont utilisées dans des laboratoires du monde entier pour observer des cellules vivantes — notamment dans la recherche contre le cancer.

À quoi sert la fluorescence pour le corail ?

C’est la grande question, et les scientifiques s’accordent sur plusieurs rôles complémentaires. Le corail n’a pas inventé la fluorescence pour le plaisir esthétique : c’est un outil de survie.

Protéger ses microalgues partenaires

Pour comprendre ce rôle, il faut rappeler ce qu’est une symbiose : une association entre deux organismes où chacun tire bénéfice de l’autre. C’est exactement ce qui lie le corail à de minuscules algues appelées zooxanthelles. Ces algues logent dans les tissus du corail et lui fournissent jusqu’à 90 % de son énergie grâce à la photosynthèse, en échange d’un abri et de nutriments. Une association vitale pour les deux.

Problème : une lumière trop intense — notamment les ultraviolets — peut endommager ces algues fragiles. C’est là qu’interviennent les protéines fluorescentes. Elles agissent comme un écran solaire naturel : elles absorbent l’excès de lumière bleue et d’UV, et le restituent sous une forme moins agressive. Les zooxanthelles sont ainsi protégées de ces radiations lumineuses et peuvent continuer à nourrir leur hôte.

À l’inverse, dans des eaux plus sombres ou plus profondes, la fluorescence pourrait jouer le rôle opposé : elle capte la faible lumière disponible et la convertit en longueurs d’onde plus utiles à la photosynthèse. Un double effet, selon le besoin !

Photo d'un lagon avec des coraux tropicaux et des palmiers

Un signal d’alerte précoce

La fluorescence du corail n’est pas fixe. Elle varie selon son état de santé. Des scientifiques ont observé que certains coraux modifient leur fluorescence avant même de blanchir. Le blanchissement est le signe visible de leur détresse : les zooxanthelles quittent les tissus du corail, qui perd sa couleur et peut mourir s’il n’est pas capable de récupérer rapidement. C’est une piste précieuse : en mesurant la fluorescence d’un récif, on pourrait détecter un stress chimique avant qu’il ne soit trop tard pour agir. Face au stress thermique lié au réchauffement climatique, la fluorescence reste un indicateur d’alerte mais pas un remède. Elle permet surtout aux scientifiques de mieux comprendre quels coraux résistent, et d’orienter les efforts de conservation vers les colonies les plus vulnérables.

D’autres rôles encore à l’étude

Les chercheurs explorent également d’autres fonctions possibles. La fluorescence pourrait attirer certains poissons ou petits crustacés utiles au corail, ou au contraire dissuader des herbivores. Elle jouerait aussi un rôle antioxydant : la photosynthèse des zooxanthelles produit naturellement des radicaux libres, des molécules instables qui, en trop grande quantité, entraînent un stress oxydant nocif pour les cellules. Les protéines fluorescentes pourraient contribuer à les neutraliser avant qu’ils ne causent des dommages. La recherche avance, et chaque nouvelle étude révèle un peu plus la complexité de cet organisme remarquable.

Photo d'un aquarium récifal de la région Indo-Pacifique à l'Aquarium La Rochelle

Des coraux dans les laboratoires médicaux

Voilà un lien que l’on n’imagine pas forcément : les protéines fluorescentes issues des coraux (et des méduses) sont devenues des outils indispensables de la biologie moderne.

Le principe est ingénieux : en associant le gène d’une protéine fluorescente à celui d’une autre protéine que l’on veut étudier, les chercheurs peuvent la rendre visible au microscope, dans une cellule vivante, sans la tuer ni l’altérer. Imaginez pouvoir allumer un « voyant lumineux » sur une molécule précise à l’intérieur d’une cellule et la suivre en temps réel.

Cette technique a ouvert des portes considérables : suivi de la propagation d’un virus, observation du développement de cellules cancéreuses, compréhension de maladies neurologiques… Les couleurs variées des protéines coralliennes — du vert au rouge — permettent même de « baliser » plusieurs protéines différentes simultanément dans la même cellule.

Cela illustre une réalité souvent sous-estimée : préserver les coraux, ce n’est pas seulement sauvegarder un paysage sous-marin. C’est aussi protéger un réservoir de solutions biologiques dont nous ne connaissons encore qu’une infime partie.

Le saviez-vous ?

Les protéines fluorescentes des coraux sont d’une robustesse remarquable. Elles résistent à des températures élevées, à des pH extrêmes et même à certains solvants chimiques — des conditions qui détruisent la plupart des autres protéines. C’est précisément cette stabilité exceptionnelle qui les rend si précieuses dans les laboratoires : une fois attachées à une molécule cible, elles continuent de briller pendant des heures, voire des jours, sans se dégrader.

Observer la fluorescence des coraux à l’Aquarium La Rochelle

À travers son espace « Le lagon la nuit », l’Aquarium La Rochelle met en avant ce phénomène naturel remarquable dans une salle spécialement dédiée, accessible au niveau de la région Indo-Pacifique lors du parcours de visite.

Dans un aquarium de près de 7 000 litres d’eau (le plus grand de France actuellement sur cette thématique), sont présentés près d’une quinzaine d’espèces de coraux fluorescents. Entre ces derniers, vous pourrez voir évoluer des poissons chirurgien bleu (Paracanthurus hepatus) ainsi que de jeunes poissons-ange.

Plongés dans l’obscurité de cet espace, une projection représentant un paysage nocturne de Nouvelle-Calédonie vous transporte bien loin des tours du port de La Rochelle, enveloppés par des sons nocturnes exotiques.

Avant de quitter cette salle, n’oubliez pas de jeter un coup d’œil à travers les ouvertures de l’étrange aquarium cylindrique sur votre gauche. Vous y observerez les discrets et intrigants poissons pomme-de-pin (Cleidopus gloriamaris) qui eux, mettent cette fois-ci en avant le phénomène de bioluminescence.

Photographie de l'espace

Un rythme différent : 

Dans l’espace « le lagon la nuit » de l’Aquarium La Rochelle, les coraux n’ont pas le même rythme que nous !
En effet, lorsqu’il fait jour pour nous et que l’Aquarium est ouvert, l’intensité de l’éclairage correspond en réalité à la nuit pour les coraux. À l’inverse, lorsque l’Aquarium est fermé, l’éclairage évolue pour recréer le jour et favoriser la photosynthèse, essentielle à leur croissance.

Les questions des visiteurs sur la fluorescence des coraux :

Les coraux fluorescents brillent-ils la nuit ?

Pas dans le noir total, non. La fluorescence nécessite une source lumineuse — la lumière bleue naturelle de l’eau en journée, ou une torche UV en plongée nocturne. Sans lumière incidente, la fluorescence ne peut pas être observée.

Peut-on voir la fluorescence à l’œil nu ?

En plongée avec un éclairage bleu ou UV adapté, oui. En lumière blanche ordinaire, les couleurs fluorescentes sont généralement masquées par la pigmentation naturelle du corail.

La fluorescence est-elle un signe de bonne santé ?

Pas forcément. Un corail sain est généralement bien coloré, mais des variations de fluorescence peuvent aussi signaler un début de stress. C’est précisément ce qui intéresse les chercheurs : utiliser la fluorescence comme outil de diagnostic précoce pour surveiller la santé des récifs coralliens.

Tous les coraux à l’Aquarium La Rochelle fluorescent-ils ?

Non, la fluorescence est propre à certaines espèces. L’Aquarium La Rochelle héberge une grande diversité de coraux tropicaux et d’eaux tempérées, mais une partie uniquement présente des propriétés fluorescentes significatives.

Sources :

  • CNRS — Dossier protéines fluorescentes et Prix Nobel de Chimie 2008 — cnrs.fr
  • IUCN — État de santé des récifs coralliens mondiaux — iucn.org
  • Matz et al. (1999)« Fluorescent proteins from nonbioluminescent Anthozoa species » — Nature Biotechnology
  • Salih et al. (2000)« Fluorescent pigments in corals are photoprotective » — Nature

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